# Le maternage proximal expliqué : principes, bienfaits et limites
Le maternage proximal suscite aujourd’hui un intérêt croissant chez les jeunes parents en quête d’une approche parentale plus naturelle et instinctive. Cette philosophie éducative, qui privilégie une proximité physique et émotionnelle constante avec le nourrisson, s’inscrit dans une remise en question des pratiques occidentales traditionnelles. Portage en écharpe, allaitement prolongé, cododo, réponse immédiate aux pleurs : ces pratiques ancestrales retrouvent leurs lettres de noblesse dans nos sociétés modernes. Pourtant, cette approche ne fait pas l’unanimité et soulève de nombreuses interrogations tant sur le plan scientifique que sociétal. Entre promesses de développement harmonieux pour l’enfant et risques d’épuisement parental, le maternage proximal mérite une analyse approfondie et nuancée.
Définition et origines anthropologiques du maternage proximal
Le maternage proximal, également appelé attachment parenting dans le monde anglophone, désigne un ensemble de pratiques parentales fondées sur une proximité physique quasi constante entre le parent et son enfant. Cette approche repose sur la conviction que répondre rapidement et systématiquement aux besoins du nourrisson favorise son développement psychoaffectif et construit un attachement sécure. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas d’une invention moderne mais d’un retour aux pratiques ancestrales observées dans de nombreuses cultures à travers le monde.
Les travaux fondateurs de jean liedloff et le concept du continuum
En 1975, l’anthropologue américaine Jean Liedloff publie Le concept du continuum : à la recherche du bonheur perdu, ouvrage qui deviendra une référence pour les défenseurs du maternage proximal. Après avoir vécu plusieurs années auprès des Yecuana, un peuple indigène du Venezuela, Liedloff observe que les bébés portés constamment contre leur mère pleurent très peu et se développent de manière particulièrement harmonieuse. Elle théorise alors l’idée d’un « continuum » : le passage de la vie intra-utérine à la vie extra-utérine devrait se faire en douceur, en maintenant une proximité physique rassurante pour le nouveau-né.
Selon cette théorie, le bébé humain naît physiologiquement immature, comparable à un « fœtus ex-utero » qui aurait besoin de deux années supplémentaires pour atteindre l’autonomie que possèdent d’autres mammifères dès la naissance. Cette période transitoire nécessiterait un portage quasi permanent, une réponse immédiate aux pleurs et un contact physique constant pour reproduire les sensations sécurisantes du ventre maternel. Bien que certains anthropologues critiquent cette vision idéalisée des peuples premiers, les observations de Liedloff ont profondément influencé la réflexion contemporaine sur la parentalité.
L’attachement parental selon la théorie de john bowlby
Le fondement scientifique du maternage proximal s’appuie largement sur la théorie de l’attachement développée par le psychiatre et psychanalyste anglais John Bowlby dès les années 1950. Ses travaux révolutionnent la compréhension du développement infantile en démontrant que l’attachement constitue un besoin primaire au même titre que la nutrition ou le sommeil. Bowlby affirme que l’enfant naît avec une capacité innée à créer un lien avec un adulte référent, généralement la mère, et que la qualité de ce lien influence durablement son développement émotionnel et social.
Pour Bowlby, lorsque la figure d’attachement répond de manière suffisamment prévisible et chaleureuse aux signaux du bébé (pleurs, regards, sourires, mouvements), l’enfant développe un attachement sécure. À l’inverse, une disponibilité incohérente, froide ou imprévisible favorise des modes d’attachement insécures (évitant, anxieux, désorganisé). Le maternage proximal se présente ainsi comme une mise en pratique concrète de cette théorie : en privilégiant la proximité, le portage, l’allaitement à la demande et la réponse rapide aux pleurs, il cherche à offrir au bébé une base affective stable, à partir de laquelle il pourra, plus tard, explorer le monde en confiance.
Les pratiques ancestrales de maternage chez les peuples premiers
Bien avant que l’on parle de maternage proximal, de nombreuses sociétés dites « traditionnelles » ou « peuples premiers » pratiquaient déjà un mode de maternage intensément proche. Dans de nombreuses cultures africaines, amérindiennes ou océaniennes, les bébés sont portés plusieurs heures par jour, souvent en position physiologique contre le dos ou le ventre du parent. Le cododo, le partage du lit ou de la natte familiale, ainsi que l’allaitement prolongé jusqu’à 2, 3 voire 4 ans, y sont tout à fait courants et socialement valorisés.
Les anthropologues ont montré que dans ces sociétés, l’idée même de laisser pleurer un nourrisson seul est perçue comme étrange, voire maltraitante. Le corps de l’adulte sert de « régulateur externe » : il aide le bébé à maintenir sa température, son rythme cardiaque, son niveau de stress à des seuils supportables. L’enfant est intégré à la vie du groupe, souvent transmis de bras en bras entre différents caregivers (mère, père, fratrie, grand-parents, voisins), ce qui illustre que le maternage proximal peut aussi être une responsabilité partagée et non uniquement maternelle.
Ces observations ont inspiré les défenseurs du maternage proximal en Occident, qui y voient la confirmation que la proximité parent-bébé est la forme la plus ancienne – et probablement la plus « écologique » – de parentalité. Bien entendu, ces comparaisons doivent être nuancées : nos contextes sociaux, professionnels et urbains ne sont pas ceux des sociétés traditionnelles. Mais elles rappellent que ce que l’on présente parfois comme une « nouvelle mode » est d’abord un héritage anthropologique ancien, réinterprété à la lumière des connaissances actuelles en psychologie et en neurosciences.
Distinction entre maternage proximal et parentalité classique occidentale
Dans les sociétés occidentales industrialisées, la parentalité s’est longtemps construite sur un modèle plus « distal », c’est-à-dire basé sur une relative distance physique. Le berceau dans une autre pièce, les horaires de tétées ou de biberons imposés, les injonctions à « ne pas porter trop » ou à « laisser pleurer pour ne pas donner de mauvaises habitudes » ont marqué plusieurs générations de parents. Cette approche répondait aussi à des impératifs socio-économiques : retour rapide au travail, valorisation de l’autonomie précoce, médicalisation de la naissance.
Le maternage proximal se distingue de ce modèle classique sur plusieurs points : il remet en question la séparation rapide mère-bébé, privilégie la réponse aux signaux plutôt que le respect strict d’un planning, et considère que la dépendance initiale est une étape nécessaire vers une autonomie future solide. Là où la parentalité occidentale traditionnelle a parfois cherché à « endurcir » l’enfant, le maternage proximal propose de le sécuriser d’abord, pour qu’il puisse ensuite s’éloigner sans angoisse excessive.
Il ne s’agit pas pour autant d’opposer un « bon » et un « mauvais » modèle. Beaucoup de familles mélangent aujourd’hui ces deux approches : elles peuvent, par exemple, pratiquer le portage sans cododo, ou le cododo sans allaitement long, ou encore adopter une éducation bienveillante tout en confiant leur enfant à une crèche classique. Le point clé réside moins dans la conformité à un label que dans la cohérence globale : trouver un équilibre, adapté à votre réalité, entre proximité rassurante et respect des besoins de chacun, y compris ceux des parents.
Les quatre piliers pratiques du maternage proximal au quotidien
Concrètement, à quoi ressemble le maternage proximal dans la vie de tous les jours ? Au-delà du principe général de proximité, on retrouve quatre grands axes de pratiques qui structurent souvent ce mode de parentalité : le portage physiologique, le sommeil partagé, l’allaitement maternel à la demande et la communication non-violente. Chacun de ces piliers peut être adapté, modulé, voire partiellement adopté selon les valeurs, les contraintes et les envies de chaque famille.
Le portage physiologique en écharpe et porte-bébé préformé
Le portage physiologique est l’une des pratiques emblématiques du maternage proximal. Il consiste à porter le bébé dans une position qui respecte sa morphologie (dos arrondi, bassin basculé, jambes en « M » ou grenouille) à l’aide d’une écharpe, d’un sling ou d’un porte-bébé préformé adapté. Au-delà du côté pratique (avoir les mains libres pour s’occuper des aînés, faire les courses ou se déplacer en transport), le portage offre un environnement sensoriel très proche de la vie in utero : bercements, chaleur, odeur, voix.
De nombreuses études ont mis en avant les bienfaits du portage pour le nourrisson : diminution des pleurs et du stress, meilleure régulation de la température et du rythme cardiaque, stimulation de la digestion et possible réduction des coliques. Une publication de 2022 dans l’Academic Journal of Pediatrics & Neonatology montre ainsi que les bébés portés régulièrement présentent de meilleures capacités de régulation émotionnelle. Pour le parent, le portage peut aussi renforcer le sentiment de compétence et la connexion avec son enfant, à condition d’être bien informé sur les règles de sécurité et d’ergonomie.
Pour intégrer le portage physiologique au quotidien, il peut être utile de participer à un atelier animé par une monitrice formée. Vous y apprendrez à ajuster votre écharpe, à vérifier la position des voies respiratoires de bébé et à trouver des nouages adaptés à son âge. Comme souvent en maternage proximal, il ne s’agit pas d’être dans la performance (porter « tout le temps »), mais de disposer d’un outil supplémentaire pour apaiser, rassurer ou simplement vivre votre journée avec plus de fluidité.
Le cododo sécurisé et le sommeil partagé
Le cododo, ou sommeil partagé, est une autre pierre angulaire du maternage proximal. Il recouvre plusieurs réalités : le bébé peut dormir dans le même lit que ses parents (bed-sharing) ou dans un lit accolé ou dans la même chambre (room-sharing). L’objectif est de faciliter les tétées nocturnes, de réduire les réveils angoissés et de maintenir une continuité de présence rassurante pendant la nuit, période particulièrement sensible chez le nourrisson.
Les recommandations de sécurité sont cependant essentielles. La Société Française de Pédiatrie et d’autres organismes insistent sur le fait que le nourrisson doit dormir sur le dos, sur un matelas ferme, sans oreiller ni couverture dans son espace de sommeil, et à distance des adultes en cas de consommation d’alcool, de tabac ou de médicaments sédatifs. De plus en plus de familles optent pour des lits « side-car » (lit bébé fixé au lit parental) qui permettent un accès facile tout en préservant un espace bien délimité pour l’enfant.
Sur le plan scientifique, plusieurs travaux indiquent que le partage de chambre (mais pas nécessairement de lit) durant les six premiers mois permet de réduire le risque de mort inattendue du nourrisson, notamment lorsque les règles de sécurité sont respectées. Pour la mère allaitante, le cododo sécurisé est souvent synonyme de nuits plus reposantes, car elle n’a pas à se lever systématiquement pour répondre aux besoins de son bébé. Là encore, chacun peut trouver sa propre version : certaines familles pratiquent le sommeil partagé uniquement les premiers mois, d’autres jusqu’à 2 ou 3 ans, d’autres encore de manière occasionnelle (maladies, poussées dentaires, voyages).
L’allaitement maternel à la demande et l’allaitement long
L’allaitement à la demande, c’est-à-dire sans horaires fixes, est au cœur du maternage proximal. Il répond à la réalité physiologique du nourrisson, dont le petit estomac et la croissance rapide nécessitent des prises fréquentes, de jour comme de nuit. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) recommande un allaitement exclusif jusqu’à 6 mois, puis le maintien de l’allaitement en complément de la diversification jusqu’à 2 ans et au-delà, aussi longtemps que la mère et l’enfant le souhaitent.
On parle d’allaitement « long » lorsque l’on dépasse 1 ou 2 ans, ce qui reste encore minoritaire mais en progression en France. De nombreuses études mettent en évidence les bénéfices d’un allaitement prolongé : protection immunitaire, réduction du risque de certaines infections, obésité ou diabète chez l’enfant, diminution du risque de certains cancers chez la mère. Sur le plan psychoaffectif, l’allaitement à la demande est aussi un outil de régulation émotionnelle pour le bébé : il ne reçoit pas seulement du lait, mais aussi du réconfort, du contact, une contenance corporelle et émotionnelle.
Le sevrage dans une démarche de maternage proximal est généralement envisagé de manière progressive et respectueuse, souvent sous la forme d’un « sevrage naturel » ou « en douceur ». Cela ne signifie pas que la mère doit s’oublier : poser des limites (« pas de tétée la nuit », « pas dans la rue ») peut faire partie du processus, tant que cela se fait avec bienveillance et communication. Là encore, votre confort et votre santé comptent autant que ceux de votre enfant.
La communication non-violente et l’écoute empathique des besoins
Le maternage proximal ne se résume pas à des pratiques corporelles. Il s’accompagne aussi d’une certaine philosophie de la communication avec l’enfant, inspirée notamment de la communication non-violente (CNV) et des approches d’éducation bienveillante. L’idée est de considérer le bébé puis le jeune enfant comme une personne à part entière, dotée de besoins, d’émotions et d’une dignité qui méritent d’être respectés, même lorsqu’il ne parle pas encore.
Concrètement, cela signifie par exemple éviter les étiquettes (« capricieux », « collant », « tyran ») pour chercher plutôt à comprendre ce qui se joue derrière un comportement : fatigue, besoin de proximité, recherche d’autonomie, frustration, peur… Il s’agit aussi de nommer les émotions (« tu es en colère parce que tu voulais encore jouer », « tu as eu peur quand je suis partie »), de s’excuser lorsqu’on perd patience, et d’expliquer ce qui va se passer pour réduire l’insécurité. Cette écoute empathique ne suppose pas de tout accepter : poser un cadre, des limites et des interdits reste indispensable, mais la manière de les transmettre est plus respectueuse.
Pour beaucoup de parents, adopter ce type de communication implique de déconstruire des réflexes éducatifs hérités (« il fait un caprice », « il doit obéir sans discuter ») et de s’offrir un véritable travail sur soi. Ce cheminement peut être exigeant, mais il permet souvent de réduire les conflits chroniques et d’installer une relation plus coopérative. Dans le cadre du maternage proximal, cette disponibilité émotionnelle est vue comme la continuité logique de la proximité physique des premières années.
Le maternage intensif versus le principe de disponibilité émotionnelle
On confond souvent maternage proximal et « maternage intensif », comme si la seule voie possible était d’être disponible 24h/24, sans jamais poser de limites ni demander de relais. Cette vision radicale peut générer une pression énorme sur les mères, avec un idéal de « perfection parentale » impossible à tenir. Or, de nombreux spécialistes, à l’image de Donald Winnicott avec sa notion de « mère suffisamment bonne », rappellent qu’un enfant n’a pas besoin de parents parfaits, mais de parents présents, aimants et globalement cohérents.
Le cœur du maternage proximal n’est pas la quantité de temps, mais la qualité de disponibilité. Être disponible émotionnellement, c’est pouvoir accueillir les pleurs, les frustrations, les besoins de réassurance de son enfant sans les minimiser ni les ridiculiser, tout en restant attentif à ses propres limites. Il est possible de pratiquer le portage, le cododo ou l’allaitement long tout en reprenant un travail à temps plein, en confiant son enfant à une crèche ou à une assistante maternelle, à condition que les moments de retrouvailles restent des temps de vraie présence.
Autrement dit, le maternage proximal n’est pas une liste de performances à cocher, mais une posture globale. Vous pouvez choisir certaines pratiques et en laisser d’autres, les adapter à votre réalité matérielle, familiale, ou de santé. L’important n’est pas de cocher toutes les cases, mais de construire une relation dans laquelle votre enfant se sent profondément vu, compris et sécurisé, sans que vous vous sacrifiiez au point d’y perdre votre santé mentale.
Neurobiologie et développement psychoaffectif de l’enfant
Les avancées en neurosciences affectives et sociales depuis une vingtaine d’années offrent un éclairage précieux sur l’impact du maternage proximal sur le cerveau du jeune enfant. Loin des discours culpabilisants, ces recherches montrent surtout à quel point le cerveau du bébé est plastique et réactif à la qualité des interactions qu’il reçoit. Proximité, contact, regards, paroles, allaitement, portage, jeux partagés : tous ces éléments viennent littéralement « sculpter » ses circuits neuronaux, en particulier dans les zones impliquées dans les émotions, le stress et les compétences sociales.
La maturation du système limbique et la régulation émotionnelle
Le système limbique – qui comprend notamment l’amygdale, l’hippocampe et certaines structures du cortex cingulaire – joue un rôle clé dans le traitement des émotions, de la mémoire et de la réponse au stress. Chez le nourrisson, ce système est fonctionnel, mais immature : l’enfant ressent intensément les émotions, sans disposer encore des moyens pour les réguler seul. Il a donc besoin de ce que les chercheurs appellent une co-régulation : un adulte qui l’aide, par sa présence, sa voix, son toucher, à revenir progressivement à un niveau d’activation supportable.
Le maternage proximal, en offrant une proximité régulière et une réponse relativement rapide aux pleurs, joue ce rôle de « régulateur externe ». Lorsque vous prenez votre bébé dans les bras, que vous le bercez, que vous lui parlez doucement, vous aidez son système limbique à se calmer, ce qui réduit l’activation de son amygdale (centre de l’alerte) et renforce peu à peu sa capacité future à se calmer seul. À l’image d’un thermostat qui apprend progressivement à se régler, le cerveau émotionnel de l’enfant se construit sur la base des expériences répétées de réconfort qu’il reçoit.
Production d’ocytocine et sécurisation de l’attachement
L’ocytocine, souvent surnommée « hormone de l’attachement » ou « hormone du lien », est au cœur des processus de maternage. Libérée lors du peau-à-peau, de l’allaitement, du portage, des contacts chaleureux et des échanges affectueux, elle favorise la détente, la confiance et le sentiment de sécurité. Chez la mère comme chez le bébé, des taux élevés d’ocytocine sont associés à une plus grande sensibilité aux signaux de l’autre et à un comportement plus protecteur et plus tendre.
On peut voir l’ocytocine comme un ciment biologique qui vient renforcer ce que la théorie de l’attachement décrit sur le plan psychologique. Plus les expériences de proximité bienveillante sont fréquentes, plus les circuits cérébraux associés au plaisir, à la sécurité et à la relation sont activés, ce qui rend ces comportements plus probables à l’avenir. À l’inverse, des expériences répétées de solitude, de stress non soulagé ou de réponses imprévisibles peuvent renforcer des circuits associés à la méfiance ou à l’hypervigilance.
Dans ce cadre, le maternage proximal apparaît comme une manière de « nourrir » ces circuits positifs, sans pour autant exclure les inévitables moments de tension ou de rupture. L’important est que, globalement, les expériences de réconfort et de proximité l’emportent largement sur les expériences de détresse non accompagnée, ce qui soutient la construction d’un attachement sécure.
Impact sur le développement du cortex préfrontal
Le cortex préfrontal, situé à l’avant du cerveau, est souvent présenté comme le siège des fonctions exécutives : planification, inhibition, flexibilité cognitive, empathie, prise de perspective. Il continue de se développer jusque bien après l’adolescence, mais ses fondations se posent dès les premières années de vie, en interaction étroite avec le système limbique. Autrement dit, la manière dont l’enfant apprend à gérer ses émotions influence directement le développement de ses capacités de réflexion et de contrôle de soi.
Les expériences de maternage proximal, en favorisant la co-régulation et la sécurité affective, créent un environnement où le cortex préfrontal peut se développer dans de bonnes conditions. Lorsque le stress est régulièrement apaisé, les ressources énergétiques du cerveau ne sont pas monopolisées par la survie, mais peuvent être investies dans l’exploration, le jeu, l’apprentissage. À long terme, cela se traduit souvent par une meilleure tolérance à la frustration, une plus grande capacité à attendre, à négocier et à se mettre à la place de l’autre – autant de compétences indispensables pour la vie sociale et scolaire.
On pourrait comparer cela à la construction d’une maison : si les fondations émotionnelles sont suffisamment solides, il est plus facile d’ajouter des étages cognitifs. Le maternage proximal ne garantit évidemment pas à lui seul un développement optimal (de nombreux autres facteurs interviennent), mais il offre un terrain fertile pour ces processus, en réduisant les « fuites d’énergie » liées à un stress chronique non régulé.
Réduction du taux de cortisol et gestion du stress infantile
Le cortisol est l’hormone principale du stress. En petite quantité et de manière ponctuelle, il est utile : il permet au corps de réagir aux dangers et de mobiliser de l’énergie. Mais lorsque son niveau reste élevé sur de longues périodes, notamment au cours de la petite enfance, il peut avoir des effets délétères sur le cerveau en développement (notamment sur l’hippocampe et le cortex préfrontal), ainsi que sur le système immunitaire et métabolique.
Plusieurs travaux en psychobiologie du développement montrent que les bébés dont les besoins affectifs sont régulièrement pris en compte – portage, réponses rapides aux pleurs, allaitement à la demande, présence rassurante – présentent des profils de stress plus modérés et une meilleure récupération après une situation difficile. À l’inverse, des épisodes répétés de détresse intense sans réconfort peuvent entraîner une hyperréactivité de l’axe du stress (axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien), ce qui prédispose à l’anxiété ou à des difficultés de régulation émotionnelle plus tard.
Cela ne signifie pas qu’il faille courir au moindre petit bruit ou empêcher tout pleur, ce qui serait irréaliste et épuisant. Mais l’idée centrale est de limiter les situations où le bébé est laissé longtemps en détresse sans accompagnement. Le maternage proximal propose ainsi une réponse pragmatique : au lieu de voir les pleurs comme un « caprice » à mater, les considérer comme un signal de stress à décoder et, autant que possible, à apaiser.
Controverses scientifiques et limites psychologiques du maternage proximal
Si le maternage proximal s’appuie sur des travaux solides en psychologie de l’attachement et en neurosciences, il suscite également des débats et des critiques, tant du côté des professionnels de santé que des parents eux-mêmes. Comme toute approche éducative, il comporte des zones d’ombre, des risques de dérive et des limites qu’il est important de reconnaître pour ne pas transformer une philosophie nourrissante en injonction culpabilisante.
Le risque d’épuisement maternel et de burn-out parental
La première limite fréquemment pointée est le risque d’épuisement, en particulier pour les mères. Vouloir répondre à tous les pleurs, allaiter à la demande, pratiquer le cododo, porter longuement son bébé, tout en gérant parfois une reprise du travail, un aîné, la charge domestique… peut rapidement devenir écrasant. De nombreuses études récentes sur le burn-out parental montrent qu’un idéal de « parent parfait » et une auto-exigence très élevée augmentent significativement le risque d’épuisement émotionnel et de distanciation affective vis-à-vis de l’enfant.
Dans une perspective de maternage proximal, l’enjeu est de rappeler que vos besoins de repos, de solitude, de vie sociale ou professionnelle sont légitimes. Il ne s’agit pas de s’effacer entièrement, mais de chercher un équilibre. Demander de l’aide, déléguer certaines tâches, instaurer des temps de relais avec l’autre parent ou un proche ne contredit pas l’esprit du maternage proximal ; au contraire, cela permet de le rendre soutenable dans la durée. Un parent épuisé, irritable et à bout n’est pas en meilleure position pour offrir une présence sécurisante à son enfant.
La question de l’autonomisation et de l’individuation de l’enfant
Une autre critique récurrente concerne le risque supposé de freiner l’autonomie de l’enfant. Certains pédopsychiatres, comme Sylvain Missonnier, insistent sur l’importance des expériences de séparation (naissance, sevrage, entrée en crèche, accès à la propreté…) pour permettre au jeune enfant de construire une identité distincte et de développer ses propres ressources internes. Selon eux, un maternage trop fusionnel, se prolongeant sans ajustement, pourrait compliquer cette individuation.
Les défenseurs du maternage proximal répondent que la proximité n’est pas incompatible avec l’autonomie, bien au contraire. Un enfant qui a pu s’appuyer sur une base affective solide se sent généralement plus en sécurité pour explorer, s’éloigner, interagir avec d’autres adultes. La clé réside dans la capacité des parents à faire évoluer leurs réponses en fonction de l’âge et du tempérament de l’enfant : accepter progressivement qu’il grimpe, qu’il joue plus loin, qu’il dorme dans sa chambre, qu’il expérimente sans être constamment porté ou allaité.
Autrement dit, le maternage proximal n’a pas vocation à figer la relation dans une fusion permanente. Il propose un « supplément de proximité » aux débuts de la vie, puis encourage une ouverture progressive, dans laquelle les séparations se font de façon accompagnée et expliquée, plutôt que brutale. La vigilance nécessaire porte donc moins sur les pratiques en elles-mêmes que sur leur prolongation rigide, sans tenir compte de l’évolution des besoins de l’enfant… et des vôtres.
Critiques de la pédopsychiatrie traditionnelle française
En France, le maternage proximal s’est parfois heurté à une tradition pédopsychiatrique marquée par la psychanalyse, qui a longtemps mis l’accent sur le danger d’une « mère trop bonne » ou « dévorante ». Certaines figures ont critiqué les pratiques d’allaitement long ou de cododo prolongé comme des manifestations d’une impossibilité de la mère à accepter la séparation ou à reconnaître l’enfant comme un être distinct. Ces positions, souvent relayées de manière simplifiée dans les médias, ont nourri la suspicion envers le maternage proximal.
Pourtant, une lecture plus fine des travaux de Donald Winnicott, de Françoise Dolto ou de Catherine Dolto montre que la question n’est pas tant la proximité en soi que la capacité à laisser progressivement l’enfant investir d’autres relations et d’autres espaces. De nombreux cliniciens contemporains soulignent d’ailleurs la compatibilité entre l’allaitement long, le portage ou le cododo et un développement harmonieux, dès lors que le désir de la mère est pris en compte et qu’il n’y a pas de souffrance manifeste ni d’enfermement relationnel.
Les controverses restent vives, mais elles reflètent aussi une évolution des paradigmes : la montée en puissance des neurosciences affectives, des témoignages de parents et des recherches en psychologie du développement conduit peu à peu à réévaluer certaines croyances anciennes. Plutôt que d’opposer radicalement psychanalyse et maternage proximal, une approche nuancée consiste à interroger au cas par cas : cette proximité enrichit-elle la relation ou l’enferme-t-elle ? Permet-elle à l’enfant de se sentir fort et distinct, ou le maintient-elle dans une dépendance anxieuse ?
Charge mentale genrée et répartition inégalitaire des tâches parentales
Enfin, une limite importante du maternage proximal tient à son ancrage dans une société où la charge parentale reste très largement portée par les mères. Allaitement, portage, cododo, gestion émotionnelle, organisation des rendez-vous médicaux, choix éducatifs… Dans les faits, ces pratiques renforcent parfois une répartition genrée des tâches, avec des mères très investies physiquement et psychiquement, et des pères ou coparents qui peinent à trouver leur place ou qui sont maintenus à distance, volontairement ou non.
Pour éviter que le maternage proximal ne devienne synonyme d’« hypermaternage » isolé, il est crucial d’inclure l’autre parent autant que possible : portage, peau-à-peau, endormissement, bains, jeux, écoute des émotions peuvent tout à fait être partagés. L’allaitement crée certes une spécificité, mais ne doit pas justifier que la mère assure aussi l’intégralité des nuits, de la logistique et de l’organisation familiale. Discuter ouvertement des attentes de chacun, répartir les tâches en tenant compte des contraintes professionnelles, accepter que l’autre parent développe son propre style de relation avec l’enfant sont des leviers essentiels pour une parentalité plus égalitaire.
À défaut, le maternage proximal, pensé à l’origine comme une réhabilitation de la puissance du corps maternel et du lien d’attachement, peut se transformer en piège : celui d’une mère épuisée, porteuse de toute la charge mentale, qui culpabilise dès qu’elle s’autorise un espace à elle. L’enjeu est donc de conjuguer proximité et partage, attachement et co-parentalité, afin que cette approche bénéficie à toute la famille.
Adaptation contemporaine et conciliation avec la vie professionnelle
Comment pratiquer le maternage proximal dans un contexte où les congés parentaux sont limités, où la reprise du travail intervient parfois dès les trois mois de l’enfant, et où les contraintes économiques pèsent sur les choix de vie ? Contrairement à une idée répandue, il n’est pas nécessaire d’être parent au foyer pour intégrer les principes de proximité et de disponibilité émotionnelle. Il s’agit plutôt de réfléchir à la manière d’articuler ces pratiques avec votre réalité professionnelle et familiale.
Plusieurs stratégies peuvent aider : prolonger le congé maternité ou paternité lorsque c’est possible (congé parental, temps partiel temporaire), organiser une reprise progressive, choisir un mode de garde qui accepte ou soutient certaines pratiques (portage, respect du rythme de sommeil, lait maternel tiré), ou encore ritualiser fortement les temps de retrouvailles (portage, bain, peau-à-peau, lecture, langue des signes bébé). L’essentiel est que votre enfant puisse sentir, même si vous êtes séparés plusieurs heures par jour, que votre lien reste solide et que vos retrouvailles sont des moments de qualité.
Beaucoup de parents découvrent également qu’un maternage proximal réfléchi peut, paradoxalement, simplifier certains aspects de la vie quotidienne : moins de temps passé à bercer un bébé dans son berceau s’il s’endort volontiers au sein ou en portage, moins de conflits autour des repas si l’on pratique la diversification menée par l’enfant (DME), moins de pleurs prolongés la nuit avec un cododo sécurisé. La difficulté tient surtout à l’ajustement fin : accepter que tout ne soit pas parfait, que certaines nuits restent hachées, que certains choix devront être revus à la lumière de la fatigue, de la santé ou de l’évolution de votre situation professionnelle.
Cadre juridique français et politiques publiques de soutien à la parentalité
Enfin, le développement du maternage proximal s’inscrit dans un cadre juridique et des politiques publiques qui influencent largement les possibilités concrètes des familles. En France, si l’allaitement est recommandé par les autorités de santé, il n’est pas toujours facile de le concilier avec les durées actuelles de congé maternité (16 semaines pour un premier enfant) et de congé paternité (28 jours depuis 2021). Le congé parental d’éducation permet de prolonger la présence auprès du jeune enfant, mais il reste peu indemnisé, ce qui limite son accessibilité pour de nombreux foyers.
Plusieurs dispositifs visent toutefois à soutenir une parentalité plus respectueuse des besoins du jeune enfant : protection des mères allaitantes dans le Code du travail (temps dédié au tirage du lait sur le lieu de travail), allocations liées au congé parental, programmes de soutien à la parentalité (REAAP, maisons des 1000 premiers jours, consultations de PMI), campagnes de prévention autour du syndrome du bébé secoué ou du couchage sécurisé. Certaines collectivités locales développent également des lieux d’accueil enfants-parents qui offrent des espaces de parole, d’échange et de soutien, précieux pour les parents engagés dans une démarche de maternage proximal.
À plus long terme, de nombreux professionnels plaident pour une évolution des politiques publiques : congés parentaux mieux indemnisés et plus équitablement répartis entre les deux parents, reconnaissance des besoins spécifiques des 1000 premiers jours, adaptation des horaires de travail, développement de modes de garde plus flexibles et formés aux enjeux de l’attachement. Car si le maternage proximal reste avant tout un choix intime, il est aussi profondément conditionné par le contexte socio-économique dans lequel les familles évoluent. Soutenir ces choix, c’est investir dans la santé mentale, l’équilibre émotionnel et la capacité de résilience des générations futures.